Dessin dévoilant n°66 au festival de l’arpenteur

Ma très regrettée Anne Grossenächer / Iten, cette amie rencontrée en cours d’histoire de l’art à l’université Stendhal de Grenoble,  avait commencé à me raconter son mode de vie suisse lors de notre voyage en train vers sa maison familiale où nous allions passer le week-end, à Genève donc. Devant ma réaction estomaquée quand elle m’avait dit, en préambule, que leur maison disposait d’un abris anti-atomique, volte-face de sa part par laquelle elle m’avouait, qu’en fait,  ils étaient très pauvres et que mieux valait que je sois prévenue des conditions … un peu limites de l’habitation. Le tableau décrit est devenu de plus en plus sombre et au final passablement angoissant… et au fur et à mesure que nous approchions, j’étais de plus en plus intriguée par ce que j’allais vraiment découvrir.

Ce qu’il y avait à investir lors de notre arrivée, c’était une fort belle maison genevoise, avec,  en effet, un (superbe ?) abri anti-atomique avec wc chimique et fenêtre de 30 cm d’épaisseur, l’espace servant finalement de cellier, grenier et cave… rendant l’ensemble tout à fait inefficace en cas d’urgence nucléaire.

Dans le train, ma réaction d’incrédulité l’avait amusée,  et avec son esprit … tendance taquin, elle en avait profité pour s’amuser gentiment à mes dépens. Mais qui,  en France,  dispose de ce genre d’espace, tandis qu’en Suisse c était (c’est ?)  habituel ?

De plus, de mon côté, c’était en grande lectrice de SF que j’avais accueilli son information d’abri intégré :  le terme m’avait immédiatement évoqué une nouvelle très touchante – lue dans la collection poche « Histoires de…. » déjà mentionnée sur ce blog – d’un jeune garçon qui,  tous les jours en se rendant à l’école,  passait devant un magasin vendant des abris haut-de-gamme, super efficaces, brillants, rassurants. Ces grandes boîtes luxueuses et abritant de tous les dangers possibles, – dangers qu’il n’y avait nul besoin d’imaginer dans un contexte toujours plus menaçant – envahissaient l’esprit du jeune garçon qui rêvait avec une intensité chaque jour plus forte que sa famille puisse enfin s’offrir la sécurité à laquelle son coeur aspirait tant. Les parents, aimants, constatant l’état dépressif de leur fils face à leur incapacité à assurer, se concertent longuement, hésitent puis se lancent avec inquiétude dans un prêt pour acheter non seulement un bel abri antiatomique, mais, ne faisant pas les choses à moitié et aidés en cela par un vendeur aguerri, achète le plus beau de tous.  Le miracle au retour de l’école ce jour là ! S’ensuit le bonheur absolu, le garçon est enfin comme tout le monde, sa vie reprend un sens, il respire !  Tous les jours en rentrant de l’école, il s’installe dans son abri et savoure sa liberté entre ces quatre murs.

Il pourrait y vivre en permanence tant il est heureux,  si on le laissait faire…

Un jour, cependant, c’est le drame. Il rentre, et à la place de l’abri, un grand trou.

Les parents n’ont pas pu payer l’échéance.

Retour de l’insécurité, de la peur et fin de l’histoire.

Dans ce dessin, les deux pupilles de l’oeil, exilés de leur orbite, sont descendus visiter cet espace devenu vide de protection, tandis que l’esprit, tel un funambule de l’impossible, sans fil ni filet,  tente de maintenir l’homogénéité de l’être en tissant les liens qui vont en permettre la solidification.

Anne n’ est plus.  Rappel, 

elle m’a renommée un jour

La femme qui marche.  Anne….